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Déportation |
Un soir, alors que leur wagon à bestiaux était,
avec le reste du convoi, sur une voie de garage dans
une des gares de triage des environs de Kiev, elle
épouillait le col de sa vareuse ; deux vieilles
femmes, assises à côté d'elle,
parlaient à voix basse et rapide en yiddish
[...]
L'aspiration au bonheur avait disparu, mais de nombreux
désirs avaient pris sa place : tuer les poux...
atteindre la fente et respirer un peu d'air frais...
uriner... laver ne serait-ce qu'un pied... et le désir
de tout son corps : boire.
On l'avait jetée dans le wagon, elle essaya
de distinguer quelque chose dans l'obscurité
qui lui parut d'abord totale, et entendit un léger
rire.
— Qui rit ici, des fous ? demanda-t-elle.
— Non, répondit une voix d'homme. On
se raconte des blagues ici.
— Encore une juive pour notre triste convoi,
dit une voix mélancolique.
[...] Sofia Ossipovna voulut faire un pas à
l'intérieur du wagon, mais c'était impossible.
Elle trouva à tâtons de maigres jambes
d'enfant en culottes courtes et s'excusa :
— Excuse moi, mon garçon, j'ai dû
te faire mal ?
Mais le garçon ne répondit pas. Elle
lança dans l'obscurité :
— La maman de l'enfant muet pourrait peut-être
le déplacer, je ne peux quand même pas
rester debout durant tout le voyage [...]
Comme tous les autres, Sofia Ossipovna souffrait de
la faim et de la soif. Son rêve était
étriqué et timide ; elle rêvait
d'une boite de conserve cabossée avec un peu
de liquide tiède dans le fond. Elle se grattait
avec des mouvements brefs et saccadés comme
un chien qui a des puces [...]
Il se mit à pleuvoir, quelques gouttes passèrent
par la lucarne grillagée. Sofia Ossipovna arracha
une bande de tissu à sa chemise et, s'approchant
de la paroi du wagon, elle la passa par une fente
; puis elle attendit que le morceau de tissu s'imbibe
d'eau. Ensuite elle tira le chiffon humide à
l'intérieur et se mit à le mâcher.
Et aussitôt les gens se mirent, eux aussi, à
arracher des lambeaux de tissu et Sofia Ossipovna
se sentit fière d'avoir trouvé un moyen
pour s'emparer de la pluie.
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(Extrait
de Vassili Grossman, Vie et Destin, Paris 1980, 1983,
chap. 42, pp. 181-185, traduit du russe par Alexis Berelowitch,
Anne Coldefy-Faucard, éditions Julliard / L'Age
d'Homme)
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